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J’ai couvert tes plaies avec du vin de dépanneur

Les cicatrices étaient ouvertes bien avant que je ne quitte

Je ne peux pas t’apprendre à aimer ton corps

Surtout si tu blâmes la société pour les standards

 

Je la regarde se couper les cheveux, une cigarette à la bouche. Elle porte une jupe sans couleur. La texture me rappelle la trajectoire aléatoire des goulettes sur les fenêtres assoiffées du mois de juillet. Son parfum s’assoit sur l’odeur du café. Elle m’expliquait qu’il ne faut jamais s’habiller complètement avant 8 h sinon, on n’apprend jamais à s’aimer à la lumière du jour. Je ne sais pas trop pourquoi j’attire les filles au style vestimentaire étrange. Je ne sais pas non plus pourquoi elles ont toutes 1000 abonnés et plus sur Instagram. On ne voit jamais vraiment leur visage et ce ne sont pas celles qui prennent de jolies photos en voyage. Non. Elles préfèrent la géométrie cachée d’une salle de bain abîmée. Elles aiment le jaune et les vieux vêtements qui recouvrent partiellement le corps. C’est comme ça que mon été a débuté. Dans un appartement près du parc Laurier. Où les gens font l’amour la porte ouverte, mais s’habillent les lumières fermées. Elle est née en République tchèque, mais elle a grandi en France. Les étés étaient en Grèce, puis en Italie et ensuite elle a fait 4 ans aux États-Unis pour apprendre l’anglais avant de finalement arriver à McGill pour ses études universitaires. Comme tous les étudiants étrangers, ses parents sont des diplomates d’un pays corrompu, donc elle n’a pas besoin de travailler. Malgré ses efforts pour dissimuler sa féminité sous de vieux souliers blancs et sales qui autrefois étaient le fruit d’une collaboration entre Adidas et Simon au pluriel. Elle me rappelle Audrey Hepburn.

 

Il faut savoir se définir autrement. Ma peau est collante et mes couilles se demandent encore pourquoi je porte des shorts en jeans. On est au 3e étage d’un appartement à Montréal. Tu fais quoi de ton été Jess ? Tu fréquentes qui ? Honnêtement, même si je t’expliquais tu ne me croirais pas. Pas que ce soit extraordinaire ou invraisemblable, mais je m’en criss. Il y a longtemps que je sais ce que tu dis sur moi. Même les gens avec qui tu passes le plus de temps finissent par ne plus te connaître. Je regarde un ami découvrir l’amour pour la première fois et tous les autres redéfinir le leur pendant qu’un autre doit avouer qu’il la trompe depuis deux ans (ne te fâche pas, mais je crois que c’était nécessaire qu’il aille voir ailleurs et il te pardonnera même si selon toi, c’est lui qui est dans l’erreur). C’est faux de croire que je n’ai jamais aimé. En fait, je n’aime pas comme toi. Pour être franc, je m’aime plus que j’aime l’autre. Le problème dans ce genre de contexte c’est que tu te perds dans l’éphémère. Je sais ce que je dis, j’ai passé tellement de soirées à sortir juste au cas. Au cas où elle serait là. Au cas où la soirée serait incroyable. Au cas où je dormirais seul. À force d’avoir peur de rater une soirée, j’ai raté tout le reste. Tu vois maintenant, je m’assois avec des amis par habitude. Je vis au travers de nos souvenirs. On n’a plus rien en commun, mais on s’accroche encore un peu. Je sais, c’était quoi mon rôle. Tu vois, les gens m’ont toujours demandé de me définir entre deux cultures, entre les amis sur Rostand et ceux du quartier, entre Brel et Wyclef, entre une ex de mon ami et mes valeurs ou entre une vie blonde au bord de l’eau et jouer aux billes au parc Goyette en dansant comme Roger Milla. Mon amie d’enfance a accouché et je ne suis pas encore allé la voir parce que j’étais probablement trop hangover suite à ces soirées qui se répètent avec des gens qui ne te font avancer que vers l’arrière.

 

L’erreur est de vouloir reproduire un moment du passé en rassemblant le plus d’éléments formant ce souvenir. Il faut avoir un projet, une idée ou quelque chose à quoi s’accrocher autre que la personne qu’on aime ou le diplôme que papa va encadrer.

Donc voilà ce que j’ai fait de mon été jusqu’à présent (ce qui se raconte) :

 

Je me suis couché trop souvent en même temps que le lever du soleil

Je suis tombé amoureux d’une Américaine, mais je ne l’avouerai jamais

J’ai touché à de faux seins pour éviter un vrai contact

Je l’ai fait pleurer sous la pluie pour ne pas voir ses larmes

J’ai appris à nager

Entre tes jambes aussi

J’ai ri

Beaucoup

J’ai dansé

Pas suffisamment

J’ai pris ton numéro, sans t’appeler

J’ai acheté des billets d’avion pour ne pas partir

J’ai senti des mangues au marché comme si je savais ce que je faisais

 

J’ai écrit

J’ai travaillé en veston

J’ai appelé maman

Je ne me suis pas encore inscrit à la maîtrise

J’ai fait l’amour à vélo

J’ai écouté Pablo sur le bord de l’océan en attendant Frank qui n’est jamais venu

J’ai assisté à une pièce de théâtre seulement pour dire que j’y étais

J’ai croisé Jennifer Lawrence

Je n’ai pas dit : je t’aime, mais qu’est-ce que tu fais ce soir ?

J’ai commencé à travailler sur mon projet le plus important : moi

Et comme tu peux le voir, tout mon été commence au « je »

 

26 juin 2016