Sélectionner une page

 

Tout le monde finit par être photographe et parfois même le sujet. Il ne suffit plus de regarder le temps et laisser la lumière s’infiltrer, on la bouscule, la force et l’on va même jusqu’à la synthétiser. Je ne me suis jamais vraiment intéressé à ce médium parce que je n’aime pas l’idée du temps. Il essaie de se l’approprier en le figeant et il est consommé sans arôme ni saveur et parfois même sans contexte. Par contre, j’adore les sujets. Leur expression, leur candeur et leur malaise. Parce que chaque cliché choisi laisse derrière une série d’images n’ayant pas suffisamment de lumière, ne permettant pas d’apprécier les lignes et le caractère de l’instant. Je crois honnêtement que le sujet fait la photo. Oublie l’ouverte, l’iso et tous les aspects techniques. Regarde les traits, l’expression, la peur, la texture et la fragilité qui s’en dégage. Tu défendras probablement l’œil artistique du voyeur. Mais cela n’a rien à voir, aujourd’hui tout le monde peut s’improviser capteur d’image. Et tu le constates toi aussi en épluchant tous ses comptes. Les mêmes images se répètent ; l’architecture d’un monument, une fille sans brassière « au pantalon ample devant un miroir caché partiellement par ses tattoos éparpillés sur une peau négligée et revendiquant son indifférence au système et à la pop culture », les rocheuses, la mer, une promenade en forêt, un réveille en sous-vêtements ou des visages de près avec des traits fins et symétriques auxquels on ajoute quelques taches de rousseur en guise de finition. C’est beau. L’œil s’arrête et contemple. Mais il oublie. Il continue. Il est devenu insensible puisque les images se répètent sans texture et sans fragrance. La plus belle capture se décrit, mais ne se voit pas. Tu dois pouvoir sentir la mer, entendre le bruit des vagues, ressentir le besoin d’amour de cette jeune fille qui pose seins nus dans un appartement du Mile-End. Ce sont à peu près les mots d’un monsieur qui expliquait à un jeune photographe que la façon dont les images sont partagées tue l’essence même de la photographie, et ce du point de vue de celui qui voit seulement le beau ainsi que de celui qui revendique et conteste le sens même de ce concept par la libération de son expression « artistique ».

 

Aout 2016