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Chapitre 2 : L’origine du monde

 

J’ai trente minutes pour t’écrire et tu n’as probablement pas envie de me lire, mais fais un petit effort, ça pourrait être intéressant. Cela fait maintenant trois mois que je ne me masturbe plus devant de la pornographie sur internet. C’est un peu étrange comme introduction et je ne sais pas si cela aura réellement un lien avec la suite, mais je tenais à ce que tu le saches, au stade où nous en sommes rendus dans notre relation. J’étais en deuxième année et ma plus grande préoccupation c’était de trouver le moyen de me procurer une chemise dragon avec des flammes. C’était à l’époque du ballon chasseur et des rouleaux aux fruits. Il y avait encore de la neige dans la cour de récréation, alors on nous obligeait à mettre des bottes. J’étais fâché puisque visiblement je ne pouvais pas courir aussi vite qu’avec mes nouveaux souliers (nouveaux souliers = augmentation de la vitesse). On jouait au diamant et je venais de me faire éliminer. Je ne me faisais jamais éliminer. C’était clairement la faute de ces maudites bottes, mais sans elles je n’aurais jamais eu la chance de rencontrer Kassandra. Dans la vie, on ne choisit pas l’odeur de l’été, la rotation d’un nénuphar, ni la trajectoire de notre jet lorsqu’on urine avec une érection. J’ai été chanceux, Kassandra m’a permis d’être hétérosexuel, mais elle n’a rien pu faire pour la couleur de ma peau. En deuxième année, j’ai réalisé que j’étais noir et que j’aimais cette fille blonde autant qu’elle, elle aimait les crayons de gels. Notre relation a duré 2 semaines. Si j’actualise cette période, ça pourrait représenter 5 ans aujourd’hui. Elle s’intéressait à la couleur de ma peau et moi à celle de ses cheveux. Elle voulait voir mon sang, toucher mes cheveux et moi je voulais prendre sa main. On partageait des pattes d’ours et nos dessins. On n’avait aucune idée des moqueries que cela pouvait susciter chez les autres, puisque si personne ne nous avait dit que nos différences pouvaient être un problème, on aurait fini par croire qu’on était semblable. La semaine dernière, j’ai revu Kassandra pour la première fois depuis la deuxième année. Elle avait dû changer d’école pour des raisons personnelles et retourner vivre avec sa mère. J’ai fini par apprendre qu’elle avait été victime d’agression sexuelle par son père. Je n’ai pas reconnu Kassandra sur le coup. Elle a maintenant des cheveux noirs, deux enfants et aucun diplôme d’études secondaires. Nous sommes allés dans une école défavorisée. Quand on est jeune, on ne le sait pas que notre amie ne déjeune pas. On ne sait pas que son père est alcoolique. On ne sait pas pourquoi elle pleure souvent en regardant les nuages disparaître. On ne sait pas pourquoi elle n’aime pas se faire prendre la main. Je t’écris parce que la semaine dernière, il y a eu des morts au Kenya, comme il y a des milliers de morts chaque semaine en Afrique dans une totale indifférence. Je ne sais pas pourquoi je t’écris en fait. Qu’est-ce que tu peux faire en ?

Ce sont des vies noires et on sait tous qu’elles ne valent rien. Savais-tu aussi qu’une femme sur trois serait victime d’agression sexuelle ? Je ne sais pas pourquoi je t’écris. Qu’est-ce que tu peux faire en ? Ce ne sont que des femmes après tout. Sais-tu combien de gens de ma classe de deuxième année ont terminé leur secondaire ? Sais-tu combien on eu la chance de s’imaginer aller à l’université ? Juste s’imaginer. Je n’ai pas l’habitude d’être aussi lourd. Je m’excuse. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait un parallèle entre l’Afrique, la femme et l’origine du monde.

 

Avril 2015